Une plateforme conçue par une banque centrale peut-elle rebattre les cartes d’un marché que des jeunes pousses privées ont mis dix ans à conquérir ? C’est la question que pose, avec une acuité particulière, la généralisation de la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané, le PI-SPI de la BCEAO, dans l’espace UEMOA.
Une infrastructure publique qui parle le langage des fintechs
Lancé le 30 septembre 2025 depuis le siège de la BCEAO à Dakar, le PI-SPI n’est pas un énième outil administratif de la banque centrale. C’est une infrastructure de paiement en temps réel, disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, qui permet à un usager d’envoyer ou de recevoir des fonds en quelques secondes, quelle que soit sa banque, son opérateur de monnaie électronique ou son institution de microfinance. Concrètement, un paiement initié sur la plateforme est traité en moins de dix secondes.
Le point qui doit retenir l’attention des dirigeants de fintechs et de banques est ailleurs : la BCEAO a choisi de rendre les transferts entre particuliers gratuits sur le PI-SPI, présentés explicitement comme un levier d’inclusion financière. Un QR code standardisé permet aux commerçants d’accepter les paiements sans multiplier les terminaux, et les entreprises comme les administrations peuvent y automatiser la gestion de leur trésorerie, le paiement des salaires ou le recouvrement fiscal.
Le déploiement avance vite. Au 2 avril 2026, 80 participants étaient déjà connectés à la plateforme, dont 59 banques, 9 émetteurs de monnaie électronique, 11 institutions de microfinance et un établissement de paiement. Face à cette dynamique jugée encore insuffisante, la BCEAO a haussé le ton : toutes les institutions financières de l’Union doivent achever leur connexion au plus tard le 30 juin 2026, sans exception.
Le terrain déjà préparé par Wave et Sank Money
Pour comprendre pourquoi le PI-SPI bouscule autant le modèle économique des fintechs, il faut revenir quelques années en arrière. Avant l’irruption des acteurs du mobile money à bas coût, les transferts d’argent dans la zone pesaient lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages, avec des frais qui pouvaient atteindre plusieurs points de pourcentage selon les opérateurs et les tranches de montant, une réalité que les fondateurs de Wave évoquaient déjà en 2017 en dénonçant des frais mondiaux moyens dépassant 7 % pour les transferts de la diaspora vers l’Afrique.
C’est dans ce contexte que Wave s’est installée au Sénégal en 2018, puis en Côte d’Ivoire en 2020, avec une offre alors inédite : des transferts facturés à seulement 1 %, et des dépôts et retraits gratuits. L’onde de choc a été immédiate. Sur certaines tranches de montant, les frais de retrait d’Orange Money au Sénégal sont passés de 700 francs CFA avant l’arrivée de Wave à seulement 150 francs CFA aujourd’hui, soit une baisse de près de 80 %.
Au Burkina Faso, c’est Sank Money qui a joué ce rôle de pionnier local. Lancée en janvier 2021 par de jeunes entrepreneurs burkinabè, la fintech s’est imposée avec une promesse simple : des transferts gratuits d’un compte à un autre, seuls les retraits étant facturés, à hauteur de 2 % du montant. Une rupture nette avec les pratiques tarifaires des opérateurs historiques de téléphonie mobile.
Wave et Sank Money ont donc, chacune à leur échelle, habitué des millions d’usagers ouest-africains à l’idée que transférer de l’argent devrait coûter peu, voire rien. Elles ont fait le travail pédagogique et commercial le plus difficile : convaincre le grand public d’abandonner le cash et la peur de la fraude numérique pour aller vers le paiement mobile. Le PI-SPI arrive aujourd’hui sur un marché déjà mûr, largement grâce à elles.
Un cadeau empoisonné pour les fintechs ?
C’est précisément là que se niche la menace. Le PI-SPI reprend à son compte l’argument qui a fait le succès des fintechs, la gratuité des transferts entre particuliers, mais en le portant à l’échelle de toute l’Union, avec la légitimité et la force de frappe d’une banque centrale, et surtout avec une interopérabilité totale entre banques, IMF, émetteurs de monnaie électronique et établissements de paiement.
Pour Wave, Sank Money et les autres acteurs du secteur, la question devient existentielle. Si le paiement instantané gratuit devient un bien public accessible à tous via le PI-SPI, sur quoi repose encore l’avantage concurrentiel qui a fait leur succès ? Le risque est réel de voir leur cœur de métier, le transfert P2P, se transformer en commodité gratuite et universelle, les obligeant à déplacer leur modèle économique vers les services à valeur ajoutée : paiement marchand, crédit instantané, épargne digitale, services aux entreprises.
Les banques ne sont pas épargnées par cette recomposition. Longtemps à l’abri derrière la lourdeur de leurs procédures et l’inertie de leur clientèle, elles doivent désormais offrir, elles aussi, une expérience de paiement instantané comparable à celle des fintechs, sous peine de voir leurs clients les plus actifs migrer vers des usages entièrement pilotés par leur téléphone. Cinquante-neuf banques figuraient déjà parmi les participants connectés au PI-SPI en avril 2026, un chiffre qui traduit une prise de conscience, mais aussi une forme de contrainte réglementaire assumée par la BCEAO.
Ce qu’il faut retenir
Le PI-SPI n’a pas inventé la gratuité des transferts, il en hérite. Mais en l’imposant comme standard régional obligatoire, la banque centrale ouest-africaine transforme ce qui était un argument commercial différenciant en simple table stakes du secteur. Pour les fintechs qui ont bâti leur croissance sur ce pari, la bataille se déplace désormais ailleurs : celle de la fidélisation, des services annexes et de la capacité à rester indispensables dans le portefeuille numérique de millions d’Ouest-Africains, dans un marché où la banque centrale elle-même est devenue concurrente.
