Le paradoxe burkinabè : une inclusion financière en progrès, mais un financement des PME toujours coûteux

POURQUOI LES ENTREPRISES BURKINABÈ PAIENT PLUS CHER LEUR CROISSANCE

Une PME burkinabè qui emprunte 50 millions de FCFA à sa banque paie son crédit 1,78 point de pourcentage plus cher qu’une entreprise sénégalaise dans la même situation. Sur cinq ans, cet écart représente plus de 4 millions de FCFA de charges financières supplémentaires une somme qui aurait pu financer un employé, un équipement, ou une expansion commerciale. Ce différentiel de taux n’est pas une anecdote. C’est une réalité structurelle qui pèse chaque jour sur la compétitivité du tissu productif burkinabè. Avant d’analyser le cas burkinabè, posons le cadre régional. La BCEAO maintient depuis juin 2023 un taux de 3,00% par an, un niveau remarquablement bas par rapport aux standards africains. À titre de comparaison, le Kenya pratique un taux directeur de 13%, le Ghana de 29%. L’UEMOA bénéficie donc d’un avantage monétaire structurel considérable.

Pourtant, malgré ce taux directeur accommodant, le coût moyen du crédit bancaire dans l’UEMOA s’établit à 6,76% en 2024 selon la BCEAO. L’écart entre le taux directeur (3%) et le taux moyen débiteur (6,76%) représente une marge de 3,76 points de pourcentage que les banques commerciales conservent. C’est cet écart, souvent justifié par le risque, les coûts opérationnels et la prime de liquidité, qui alimente le débat sur la tarification du crédit en Afrique de l’Ouest. Au Burkina Faso, cet écart est encore plus marqué.

Le Burkina Faso se classe 6e sur 8 pays pour l’accessibilité du crédit bancaire. Seules la Guinée-Bissau et le Niger font moins bien. Et si le pays a enregistré la deuxième meilleure baisse de la zone en 2024 (−9 points de base, à égalité avec le Mali), ce mouvement reste insuffisant pour combler l’écart avec les économies mieux servies de l’Union.

Le surcoût en francs CFA : ce que paient vraiment les PME burkinabè

Pour rendre ces écarts de taux concrets, voici le surcoût réel qu’une PME burkinabè supporte par rapport à ses concurrentes directes dans la zone :

Calculs approximatifs sur la base des différentiels de taux. Hors frais et commissions.

Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils représentent des emplois non créés, des équipements non acquis, des marchés non conquis.

FINANCEMENT DES PME DANS L’UEMOA : OÙ SE SITUE LE BURKINA ?

La bonne nouvelle : les PME captent désormais plus de 50% des crédits dans l’Union

Au deuxième trimestre 2024, les PME ont pris le dessus. La part des crédits qui leur est accordée dans l’UEMOA a bondi à 51%, selon un rapport de la BCEAO publié en septembre. Une hausse de 9 points qui se fait au détriment des grandes entreprises, dont la part a reculé à 49%. C’est un signal positif, mais il faut le lire avec prudence. Cette tendance est portée en grande partie par deux économies : la Côte d’Ivoire et le Sénégal, qui concentrent la majorité des encours de crédit de la zone.

Le classement des pays par orientation vers les PME

Source : BCEAO, Rapport sur la politique monétaire dans l’UMOA, T2 2024.

Surprise : le Burkina Faso affiche l’une des meilleures orientations PME de l’Union, avec seulement 30,1% des crédits orientés vers les grandes entreprises un résultat meilleur que le Bénin, le Togo, le Mali, le Niger et la Guinée-Bissau. Seuls la Côte d’Ivoire et le Sénégal font mieux.

Ce paradoxe mérite attention : le Burkina prête beaucoup aux PME en proportion, mais à un coût plus élevé que ses voisins. La quantité est au rendez-vous, pas le prix. Pour les PME burkinabè, l’accès au crédit n’est donc pas le seul problème. C’est le coût de ce crédit qui demeure un obstacle structurel à leur développement.

LE SECTEUR BANCAIRE BURKINABÈ : QUI PÈSE, QUI FINANCE ?

Une place bancaire en bonne santé malgré la crise sécuritaire

Le système bancaire burkinabè, composé de 20 établissements de crédit, s’est distingué par sa robustesse, consolidant son rôle de troisième place bancaire de l’Union après la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Selon les données provisoires de l’Autorité bancaire régionale, le total bilan des banques du Burkina s’est établi à 9 574 milliards FCFA en 2024, en hausse de 5,1%, représentant 13,3% des parts du marché bancaire de l’Union.

Le réseau bancaire burkinabè comprend 373 agences et bureaux, ainsi que 610 guichets automatiques. Le nombre de comptes bancaires a atteint 3 269 451, plaçant le Burkina en deuxième position dans l’UMOA en termes de nombre de comptes bancaires derrière la Côte d’Ivoire. Les 5 Établissements Bancaires d’Importance Systémique (EBIS) identifiés par la Commission Bancaire : Coris Bank International, UBA Burkina, Ecobank Burkina, Société Générale BF et BOA-Burkina détiennent 66,9% du marché local, concentrent 91,8% du résultat net, 63,5% des crédits et 70,1% des dépôts en 2024.

LES OBSTACLES STRUCTURELS AU FINANCEMENT DES PME BURKINABÈ

Au-delà du taux d’intérêt, plusieurs verrous structurels expliquent pourquoi les PME burkinabè restent sous-financées, même quand leur part dans les crédits totaux progresse.

1. La garantie : la grande majorité des banques exige des garanties immobilières dans un pays où le foncier est souvent non titré. Le FAGACE et la SOFIGIB existent pour atténuer ce problème, mais leur portée reste limitée.

2. La documentation financière : la majorité des PME burkinabè ne disposent pas de bilans certifiés ni de comptes de résultats audités. Cette absence rend l’évaluation du risque difficile et justifie des taux plus élevés comme prime de risque.

3. La concentration du crédit : 400 grandes entreprises de l’Union captent à elles seules 30% des crédits bancaires régionaux. Les banques, plus rentables sur les grandes entreprises, sont moins incitées à développer des offres PME adaptées.

4. La pression sur les fonds propres : le doublement du capital minimum imposé par la BCEAO contraint les banques à préserver leurs fonds propres, réduisant leur capacité à prendre des risques sur des portefeuilles PME non garantis.

CE QUE DISENT LES CHIFFRES SUR LA RÉMUNÉRATION DE L’ÉPARGNE

Le paradoxe burkinabè est complet quand on examine les deux faces du bilan bancaire simultanément

Source : BCEAO, Rapport sur les conditions de banque dans l’UEMOA, 2024

Les banques burkinabè pratiquent une marge d’intermédiation implicite de 2,61 points de pourcentage, plus élevée que dans les marchés bancaires les plus compétitifs de l’Union. Cette marge est la traduction arithmétique d’un marché moins concurrentiel et d’une prime de risque pays plus élevée. La bonne nouvelle : la tendance est à la baisse. Les taux débiteurs burkinabè ont reculé de −9 points de base en 2024. Si cette dynamique se confirme sur 2025-2026, les PME burkinabè pourraient voir leur coût de financement se rapprocher progressivement de la moyenne régionale.

TROIS VÉRITÉS ET UNE EXIGENCE

Première vérité : Le Burkina Faso est l’un des pays de l’UEMOA qui oriente le mieux ses crédits bancaires vers les PME (près de 70% en proportion). C’est une réalité positive qui mérite d’être reconnue.

Deuxième vérité : Malgré cette orientation, les PME burkinabè paient leur crédit plus cher que leurs homologues ivoiriennes et sénégalaises. Cet écart de 1,26 à 1,78 point de pourcentage représente un handicap compétitif structurel que les entreprises burkinabè portent seules.

Troisième vérité : Les obstacles au financement des PME au Burkina ne sont pas seulement tarifaires. Ils sont aussi documentaires, géographiques, réglementaires, et structurels.

L’exigence : Les acteurs bancaires burkinabè banques, IMF, régulateurs, État doivent engager une conversation honnête sur la tarification du crédit PME. Coris Bank International, BOA-BF, Ecobank, UBA, SGBF, Vista Bank et la BCB ont l’obligation économique et sociale de rendre public ce qu’ils font concrètement pour les PME. Pas en communication. En chiffres. En taux. En volumes.

Les PME représentent l’essentiel du tissu économique burkinabè. Elles méritent mieux qu’un crédit à 7,71% dans un contexte de taux directeur à 3%.

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