Une mission record de quatorze jours, une hausse des carburants tombée quatre jours avant son arrivée, une note souveraine encore dégradée en plein pendant les discussions : à Dakar, la crise de la dette « cachée » sénégalaise entre dans une phase décisive. Décryptage d’un dossier où les chiffres eux-mêmes n’ont cessé de bouger depuis deux ans.
Une mission qui change de nature
Depuis le 19 août et jusqu’au 1er septembre, une équipe du Fonds monétaire international dirigée par Mercedes Vera Martin séjourne à Dakar. Sur le papier, ce n’est que la huitième mission du genre depuis l’élection de Bassirou Diomaye Faye. Dans les faits, sa durée quatorze jours, contre cinq seulement lors du passage de juin signale un changement d’échelle : on ne parle plus d’un simple contrôle technique, mais d’un véritable cycle de négociation, avec l’ambition affichée de bâtir « une vision commune des perspectives macroéconomiques » susceptible de déboucher sur un nouveau programme de prêt.
Le contexte, lui, n’a rien d’anodin : cela fait vingt-deux mois que le Sénégal attend un accord, quatre missions s’étant déjà succédé depuis août 2025 sans résultat concret. Chaque mois de blocage a un prix financement plus coûteux, accès fermé aux guichets concessionnels que Dakar continue de payer.
Le geste du 15 août : signal calculé ou coïncidence de calendrier ?
Quatre jours avant l’atterrissage de la mission, le gouvernement a relevé les prix à la pompe : le supercarburant est passé à 990 FCFA le litre, le gasoil à 755 FCFA. Le timing a immédiatement nourri une lecture politique, largement reprise dans la presse et sur les réseaux sociaux : cette hausse répondrait précisément à l’une des exigences récurrentes du FMI, le ciblage des subventions énergétiques, un des points durs des discussions depuis des mois.
Mais cette lecture reste une inférence, pas un fait établi. Le gouvernement, lui, met en avant le choc pétrolier lié au conflit au Moyen-Orient déclenché fin février 2026, qui aurait fait grimper les cours mondiaux de 61 à 69 %, et revendique avoir absorbé seul plus de 245 milliards de FCFA de subventions depuis décembre 2025. Plus surprenant encore : Ousmane Sonko, l’actuel Premier ministre, n’a lui-même établi aucun lien avec le FMI dans ses prises de parole publiques sur le sujet. Il attribue la décision à un choix politique interne, pris « depuis [sa] sortie du gouvernement », évoquant des « ajustements structurels » plus larges une pique adressée à ses propres successeurs plutôt qu’une reconnaissance de pression extérieure.
Sur le terrain, la mesure inquiète : transporteurs et automobilistes s’alarment, l’opposant Malick Gakou dénonce le « paradoxe » d’un pays producteur de pétrole et de gaz qui augmente ses prix à la pompe, et une pétition en ligne réclame son retrait.
Une dette « cachée » aux contours toujours flous
Le scandale remonte à septembre 2024, quand le nouveau pouvoir dévoile un audit révélant des emprunts non déclarés contractés entre 2019 et 2024, sous la présidence de Macky Sall. Depuis, l’ampleur exacte du problème n’a cessé d’être révisée à la hausse : environ 7 milliards de dollars évoqués en mars 2025, puis 11,3 milliards à l’été 2026 selon des données transmises par les autorités elles-mêmes, quand l’agence S&P avance de son côté un chiffre plus proche de 13 milliards. Cette dispersion, deux ans après les premières révélations, en dit long sur la difficulté à stabiliser un diagnostic que la Cour des comptes sénégalaise, le cabinet d’audit Forvis Mazars, puis le FMI lui-même ont tour à tour confirmé le Fonds allant jusqu’à qualifier la situation d’inédite sur le continent.
Résultat sur la dette publique : d’un chiffre officiel de 74,4 % du PIB, on est passé à 111 % en 2023 puis 118,8 % fin 2024. Le dossier reste aussi un abcès politique : le camp Faye-Sonko accuse ouvertement Macky Sall et son entourage d’avoir dissimulé l’ampleur réelle de l’endettement, une commission d’enquête parlementaire a été mise sur pied, mais une tentative de mise en accusation de l’ancien président a été rejetée fin octobre 2025 pour vice de procédure sans trancher sur le fond.
Moody’s enfonce le clou en pleine mission
Le 28 août, soit trois jours avant la fin de la mission du FMI, l’agence Moody’s a de nouveau dégradé la note souveraine du Sénégal, de Caa1 à Caa2, perspective négative une note désormais qualifiée de « très spéculative ». En cause : des besoins de financement représentant environ 25 % du PIB, un service de la dette qui a bondi (les intérêts sont passés de 16,1 % à 23,7 % des recettes publiques), et surtout l’absence prolongée d’un programme avec le FMI. Moody’s anticipe même une dette publique qui stagnerait autour de 100 % du PIB jusqu’en 2028. Ce nouvel avertissement, tombé en plein cœur des négociations, ajoute une pression très concrète sur l’issue attendue le 1er septembre.
Dakar dit non à la restructuration
Face à ce tableau, le gouvernement sénégalais refuse pourtant catégoriquement toute restructuration de la dette, option que certains évoquent au FMI. « Nous estimons que notre dette est viable », a martelé Ousmane Sonko, présentant cette ligne comme un consensus entre la présidence, la primature et le ministère de l’Économie. À la place, Dakar mise sur un Plan de redressement économique et social articulé autour de trois leviers : réduction des dépenses publiques, mobilisation de 960 milliards de FCFA de recettes supplémentaires, et refinancement sur le marché régional de l’UEMOA plutôt qu’un rééchelonnement international. Le Premier ministre reproche par ailleurs au FMI d’avoir laissé filer l’endettement sous le mandat précédent alors que l’institution était présente dans le pays, et réclame un traitement comparable à celui accordé à l’Égypte.
| Repères chiffrés 118,8 % du PIB : dette publique révisée à fin 2024 (contre 74,4 % affichés initialement)13,4 % → 6,4 % du PIB : déficit budgétaire entre 2024 et 2025, selon le FMI990 FCFA / 755 FCFA : nouveaux prix du litre de supercarburant et de gasoil depuis le 15 août7 à 13 milliards de dollars : fourchette des estimations de la dette « cachée », selon les sources et les datesCaa2 : nouvelle note souveraine attribuée par Moody’s le 28 août, perspective négative22 mois : durée de l’attente d’un nouveau programme de financement avec le FMI |
Ce qu’il faudra surveiller le 1er septembre
Le sort du dossier tient désormais à une formule. Si le communiqué final évoque un « accord au niveau des services », c’est qu’un programme est en route vers le Conseil d’administration du FMI, avec à la clé un accès retrouvé au financement concessionnel. S’il ne parle que d’une « convergence de vues » qui se poursuit, ce sera un quatrième cycle de négociation refermé sans conclusion et un Sénégal contraint de continuer à financer sa dette sur un marché régional plus coûteux, sous le regard, déjà sévère, des agences de notation.
