Depuis septembre 2022, le Burkina Faso a remodelé l’architecture de son secteur financier public. Les décisions se sont enchaînées en quatre ans : une banque nationalisée, des institutions publiques créées ou refondues, un actionnariat d’État rationalisé et une banque régionale lancée avec le Mali et le Niger. Le bilan est contrasté. La part des capitaux nationaux progresse, mais le crédit à l’économie recule.
Reprendre la main sur l’épargne et la trésorerie publiques
La Caisse des dépôts et d’investissements (CDI-BF).
Son ancêtre, la CDC-BF, a été dissoute en 2022 pour des raisons de dysfonctionnement. Le projet de loi sur la nouvelle caisse a été adopté en Conseil des ministres le 19 juillet 2023. Les députés l’ont voté à l’unanimité des 70 votants le 5 octobre 2023. Son périmètre inclut notamment les fonds des comptes dormants et l’or acquis par l’État. D’après le Conseil des ministres du 16 juillet 2025, la CDI-BF a dégagé un résultat net de 916 millions FCFA pour 2024. Elle a aussi renforcé le capital de la Banque agricole du Faso, co-créé FASO-Ré et racheté l’unité pharmaceutique PROPHARM.
La Banque des dépôts du Trésor (BDT).
Le capitaine Traoré en a lancé les activités le 2 août 2024 à Koulouba. Elle est ouverte aux institutions publiques, sociétés d’État, projets et programmes, ainsi qu’aux collectivités territoriales. Une précision de rigueur s’impose. Selon son directeur, Seydou Barro, la BDT matérialise une fonction bancaire que le Trésor exerce depuis longtemps. Il s’agit donc d’une banque du Trésor, pas d’un établissement concurrent des banques commerciales sur le marché des particuliers. Cette distinction est importante pour comprendre sa portée réelle.
La BDT est ensuite devenue le centre d’une mesure beaucoup plus rigoureuse. En octobre 2025, le Conseil des ministres a adopté l’obligation, pour les ONG et associations agréées, de domicilier leurs comptes de disponibilités auprès de cette institution. Le texte prévoit que les recettes et les dépenses des organismes concernés transitent par ces comptes, afin d’améliorer la traçabilité des dons, subventions et autres ressources. Le décret a été signé en novembre 2025 et un délai de mise en conformité a été communiqué pour le début de 2026.

La nationalisation de la Banque Commerciale du Burkina
Le Conseil des ministres du 22 mai 2024 a adopté un décret de nationalisation de la BCB. L’État burkinabè en détenait la moitié du capital, l’autre moitié revenant à la partie libyenne. Le ministre de l’Économie, Aboubakar Nacanabo, a justifié la décision par le défaut de soutien du partenaire libyen, après des échanges infructueux. Deux ans plus tard, le dossier est devenu contentieux. La Libyan Foreign Bank a engagé une procédure devant le CIRDI, enregistrée sous le numéro ARB(AF)/26/3. Elle conteste la nationalisation et affirme avoir respecté l’accord initial ainsi que la législation bancaire régionale. L’issue est ouverte, et l’État devra structurer sa défense juridique et financière.
Rationaliser l’actionnariat public et les fonds
Yennenga Holding Burkina Faso
Créée par décret le 12 mars 2026, avec un capital de 10 milliards FCFA, détenu à 51 % par l’État et 49 % par ses démembrements. Elle doit porter les participations dans la BCB, la BADF, la Banque postale et Faso Réassurances. Le Conseil des ministres a rappelé que l’État et ses démembrements détiennent 28 % du capital de 15 établissements de crédit, ainsi que des participations dans des assurances et d’autres structures financières. L’objectif affiché est une gestion stratégique et mutualisée.
Le fonds « Tõogo »
Une autre réforme majeure est la fusion, fin 2025, de sept mécanismes de financement au sein du Fonds burkinabè de développement économique et social « Tõogo » : le FAARF, le FBDES, l’AFP-PME, Dumu Ka Fa, Faso Kuna-Wili, le FONA-DR et le FDCT. La réforme entend réduire la fragmentation des guichets et simplifier le financement des entreprises et des porteurs de projets. En 2024, le ministère avait recensé 124,15 milliards de FCFA de financements accordés par les fonds nationaux et fonds d’équipement examinés. Ce chiffre donne une échelle du dispositif ; il ne prouve pas, à lui seul, que les prêts sont mieux ciblés ou correctement remboursés. Tõogo devra être évalué sur les délais d’accès, les bénéficiaires, les remboursements, les impayés et les emplois créés, pas seulement sur le volume engagé.
La diaspora aussi mobilisée par l’emprunt
Le Diaspora Bond marque une nouvelle étape dans la mobilisation de l’épargne burkinabè à l’étranger. L’émission a permis de recueillir 151,5 milliards de FCFA, contre un objectif initial de 125 milliards. Le 3 septembre 2026, deux tranches ont été admises à la cote de la BRVM : 6,75 % à échéance 2031 et 6,85 % à échéance 2033. Leur cotation ouvre aux détenteurs la possibilité de revendre leurs titres sur le marché secondaire avant l’échéance. Le gouvernement indique que 85 milliards ont déjà été engagés dans des conventions de financement pour CIM SAHEL, SN-BRAFASO et la SOPAMIB.
Le Fonds de soutien patriotique (FSP), l’initiative qui inspire les autres nations
Le Fonds de soutien patriotique (FSP) est devenu l’instrument emblématique de la mobilisation nationale au service de l’effort sécuritaire. L𝐞𝐬 𝐫𝐞𝐬𝐬𝐨𝐮𝐫𝐜𝐞𝐬 𝐦𝐨𝐛𝐢𝐥𝐢𝐬𝐞́𝐞𝐬 𝐩𝐚𝐬𝐬𝐞𝐧𝐭 𝐝𝐞 𝟗𝟗 𝐦𝐢𝐥𝐥𝐢𝐚𝐫𝐝𝐬 𝐅 𝐂𝐅𝐀 𝐚̀ 𝐟𝐢𝐧 𝐝𝐞́𝐜𝐞𝐦𝐛𝐫𝐞 𝟐𝟎𝟐𝟑 𝐚̀ 𝟕𝟎𝟎 𝐦𝐢𝐥𝐥𝐢𝐚𝐫𝐝𝐬 𝐚̀ 𝐟𝐢𝐧 𝐬𝐞𝐩𝐭𝐞𝐦𝐛𝐫𝐞 𝟐𝟎𝟐𝟔, 𝐬𝐨𝐢𝐭 𝐮𝐧𝐞 𝐩𝐫𝐨𝐠𝐫𝐞𝐬𝐬𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐞 𝟔𝟎𝟕%. De janvier à fin septembre 2026, la mobilisation et l’engagement des Burkinabè ont permis d’alimenter le Fonds de soutien patriotique à hauteur de 250 milliards de FCFA, pour un objectif annuel de 200 milliards. Le gouvernement fait état de la prise en charge des charges de fonctionnement des VDP, d’équipements et d’infrastructures financés par le fonds.
La dimension régionale : la BCID-AES
La Banque confédérale pour l’investissement et le développement a été inaugurée le 23 décembre 2025 à Bamako, avec un capital initial de 500 milliards FCFA. Après la nomination de son président, le Pr Balibié Serge Auguste Bayala, le conseil des gouverneurs a validé en juin 2026 un plan de recrutement et une stratégie de levée de fonds. Le Plan RELANCE 2026-2030, adopté le 29 janvier 2026, fournit le cadre de développement national dans lequel s’inscrivent ces outils.
Un résultat concret en matière de lutte contre les flux illicites
La lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme constitue un autre pilier du bilan. La loi burkinabè adoptée le 30 décembre 2024 a actualisé le cadre national, dans le prolongement de la révision des normes de l’UEMOA. Le 24 octobre 2025, le Groupe d’action financière (GAFI) a retiré le Burkina Faso de la liste des juridictions sous surveillance renforcée, après avoir reconnu les progrès réalisés en matière de supervision, de renseignements financiers, de transparence sur les bénéficiaires effectifs et de surveillance fondée sur les risques. Cette sortie est un résultat institutionnel important.
Ce que disent les chiffres
Selon le rapport 2025 de la Commission bancaire de l’UMOA, le capital des établissements de crédit burkinabè atteint 376,25 milliards FCFA à fin 2025. Les investisseurs privés nationaux en détiennent 47 %, contre 44,8 % en 2021, et l’État 20,6 %. La part des investisseurs étrangers hors UMOA est passée de 27,1 % à 20,1 %, et le Burkina affiche la proportion de capital privé national la plus élevée de l’union. Le même rapport relève un paradoxe : le total de bilan progresse de 7,5 % à 10 251,4 milliards FCFA, mais les crédits à la clientèle reculent de 4 % à 4 476,2 milliards FCFA, et les créances en souffrance augmentent de 8,5 %.
Ce panorama, bien qu’il ne soit pas exhaustif, d’autres chantiers réglementaires et fiscaux complétant cette refonte de l’écosystème, illustre la marche forcée du Burkina Faso vers une souveraineté financière affirmée. En quatre ans, l’État a profondément redessiné son architecture institutionnelle pour centraliser la trésorerie publique, rationaliser ses participations et soutenir l’effort sécuritaire. L’ultime épreuve de vérité pour ces nouveaux instruments s’agira de transformer cette reprise en main des capitaux en une véritable relance du crédit pour le secteur privé, afin d’inverser la contraction actuelle du financement de l’économie réelle.
