ECO, monnaie de l’AES, franc CFA résiduel : que deviendront la BCEAO, PI-SPI et les réformes de l’UEMOA ?

Trois monnaies pourraient-elles bientôt coexister dans l’actuel espace UMOA ? Le scénario est désormais concevable. Mais derrière le nom des futurs billets se joue une question beaucoup plus décisive : celle de la survie des infrastructures de paiement, du marché régional de la dette, de la supervision bancaire et de la confiance des épargnants.

Un matin de 2027, une entreprise de Ouagadougou pourrait-elle facturer un client d’Abidjan dans une monnaie différente, recevoir son paiement à travers PI-SPI et régler un fournisseur de Lomé resté dans le franc CFA ? Ce scénario paraît encore théorique. Pourtant, il résume le bouleversement monétaire qui se prépare en Afrique de l’Ouest.

La vraie question n’est plus seulement de savoir quand disparaîtra le franc CFA. Elle est de déterminer ce qui survivra à sa disparition.

Car le CFA n’est que la partie visible d’un système beaucoup plus vaste. Derrière les billets se trouvent la BCEAO, les réserves de change, le refinancement des banques, la Commission bancaire, le marché des titres publics, la BRVM, la BOAD, le Fonds de garantie des dépôts, ainsi que les systèmes de paiement STAR-UEMOA, SICA-UEMOA et désormais PI-SPI.

Changer le nom d’une monnaie est relativement simple. Réorganiser tout cet édifice sans provoquer de rupture de liquidité, de fuite des capitaux ou de paralysie des paiements constitue le véritable défi.

Le mot « ECO » recouvre encore deux projets monétaires

La première difficulté tient à une ambiguïté rarement soulignée : sous le même nom ECO se cachent encore deux architectures monétaires différentes.

La réforme annoncée en décembre 2019 pour les pays de l’UEMOA prévoyait de rebaptiser le franc CFA en ECO au moment de l’intégration de ces États dans la future zone monétaire de la CEDEAO. Elle supprimait notamment la centralisation d’une partie des réserves au Trésor français et la présence de représentants français dans les organes de décision, tout en maintenant, dans un premier temps, la parité fixe avec l’euro et la garantie de convertibilité française. C’est ce qu’indique le communiqué officiel de la BCEAO sur la réforme du franc CFA.

Le projet d’ECO porté par la CEDEAO repose, lui, sur une logique différente : régime de change flexible, ciblage de l’inflation et création à terme d’une Banque centrale ouest-africaine fédérale. Cette orientation a été réaffirmée dans les travaux officiels de la CEDEAO sur la monnaie unique.

Le nom est donc le même, mais le régime monétaire ne l’est pas nécessairement.

Cette divergence devra impérativement être résolue avant tout lancement. L’ECO sera-t-il une simple transformation du CFA pilotée par la BCEAO ? Une nouvelle monnaie de la CEDEAO administrée par une Banque centrale ouest-africaine ? Ou une construction progressive dans laquelle la BCEAO deviendrait l’un des piliers du futur système ?

Un ECO à plusieurs vitesses devient possible

La CEDEAO continue d’afficher 2027 comme l’année cible. En mars 2025, son président, Omar Alieu Touray, a indiqué que tous les États ne seraient pas obligés d’être immédiatement prêts et que les pays capables d’avancer pourraient être rejoints ultérieurement par les autres. La logique d’un ECO à plusieurs vitesses est donc officiellement envisagée par la Commission de la CEDEAO.

Mais entre la volonté politique et la faisabilité monétaire, l’écart reste considérable.

Le rapport de convergence 2024 de l’Agence monétaire de l’Afrique de l’Ouest montre que seuls le Bénin et le Cap-Vert avaient respecté les quatre critères primaires : déficit budgétaire, inflation, financement monétaire du Trésor et niveau des réserves de change. Le Bénin était le seul pays à respecter simultanément les six critères primaires et secondaires.

En juin 2026, les experts régionaux travaillaient encore sur le mécanisme de change de la CEDEAO, l’unité de compte régionale, le fonds de coopération monétaire et l’organisation des réserves. Ces chantiers figuraient toujours à l’ordre du jour de l’atelier technique de l’AMAO tenu à Monrovia.

Un lancement politique de l’ECO en 2027 demeure donc possible. En revanche, une disparition immédiate et générale de toutes les monnaies nationales de la CEDEAO paraît beaucoup moins vraisemblable.

L’AES : probabilité politique élevée, certitude opérationnelle faible

La trajectoire de l’Alliance des États du Sahel constitue le deuxième facteur de rupture.

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont officiellement quitté la CEDEAO le 29 janvier 2025. Mais ils n’ont pas, à ce jour, quitté l’Union monétaire ouest-africaine. Ils utilisent toujours le franc CFA, leurs banques sont refinancées par la BCEAO et leurs institutions financières participent aux systèmes régionaux.

Les dirigeants de l’AES ont néanmoins placé la souveraineté monétaire au cœur de leur discours. Dès février 2024, le président nigérien Abdourahamane Tiani présentait la monnaie comme une étape de souveraineté et affirmait que la décision serait prise « au moment opportun », selon l’Agence nigérienne de presse.

Il est donc politiquement crédible que l’AES ne souhaite pas rester indéfiniment dans la zone CFA. Mais il serait prématuré de présenter la création de sa monnaie en 2027 comme un fait acquis. Aucun calendrier opérationnel complet n’a encore été rendu public. Les autorités maliennes ont même démenti, en janvier 2026, l’existence d’un lancement imminent déjà validé.

La Banque confédérale pour l’investissement et le développement de l’AES, opérationnalisée en décembre 2025, représente une étape institutionnelle importante. Mais cette banque est un outil de financement du développement, pas une banque centrale ni un institut d’émission, comme le montre sa mission officielle présentée par la présidence du Burkina Faso.

Créer une monnaie AES nécessiterait encore une banque centrale, des réserves de change, une règle de change, un mécanisme de refinancement, un prêteur en dernier ressort, une supervision bancaire, une garantie des dépôts et un système complet de compensation et de règlement.

Imprimer les billets serait probablement la partie la plus facile.

Trois monnaies en 2027 : un scénario possible, mais non automatique

Dans l’actuel espace UMOA, trois régimes pourraient effectivement coexister pendant une période de transition :

• L’ECO pour un premier groupe de pays jugés prêts ;

• Une monnaie commune de l’AES pour le Burkina Faso, le Mali et le Niger ;

• Un franc CFA résiduel pour les membres de l’UMOA qui ne rejoindraient pas immédiatement l’ECO.

Il faut néanmoins préciser que l’Afrique de l’Ouest compte déjà plusieurs monnaies : naira, cedi, franc guinéen, dalasi, leone ou dollar libérien. Le scénario des « trois monnaies » concerne donc principalement le partage éventuel de l’actuelle zone CFA d’Afrique de l’Ouest.

Surtout, cette fragmentation ne pourrait pas être improvisée. La réforme de 2019 avait été conçue en supposant que les huit pays de l’UEMOA rejoindraient ensemble l’ECO de la CEDEAO. Le retrait de l’AES de la CEDEAO a brisé cette hypothèse initiale.

Si certains membres de l’UMOA adoptent l’ECO pendant que d’autres conservent le CFA ou lancent une monnaie AES, il faudra réviser les traités, redéfinir le mandat de la BCEAO et répartir ses actifs, ses engagements et ses réserves.

L’article 36 du traité de l’UMOA prévoit qu’un retrait devient effectif 180 jours après notification, sauf accord différent. Mais il exige également une convention avec la BCEAO pour organiser le transfert du service de l’émission et régler les positions relatives aux réserves extérieures.

Autrement dit, sortir juridiquement peut prendre six mois. Sortir financièrement sans dommages peut demander plusieurs années.

Le scénario le plus vraisemblable pour 2027 n’est donc pas nécessairement la naissance simultanée de trois monnaies parfaitement achevées. Il pourrait plutôt s’agir d’une année de chevauchement : maintien temporaire du CFA, lancement institutionnel ou limité de l’ECO, et préparation avancée voire introduction progressive d’une monnaie AES.

PI-SPI peut survivre au franc CFA

PI-SPI est probablement l’un des actifs les plus stratégiques de cette transition.

La plateforme de paiement instantané de la BCEAO permet des opérations interopérables, disponibles en permanence, entre banques, établissements de monnaie électronique, institutions de microfinance et établissements de paiement. Au 24 juin 2026, 80 institutions étaient connectées. La BCEAO a fixé au 30 septembre 2026 la date limite de connexion pour plusieurs catégories d’acteurs, et au 30 juin 2027 pour certaines institutions de microfinance, selon son communiqué sur le déploiement de PI-SPI.

La plateforme fonctionne aujourd’hui en francs CFA. Mais PI-SPI est un rail de paiement, pas une monnaie. Son architecture standardisée, notamment autour de la norme ISO 20022, peut techniquement être adaptée à une nouvelle unité monétaire.

Dans le scénario le plus simple : le CFA devient ECO sans changement profond de banque centrale PI-SPI poursuivrait ses opérations après modification du code monétaire, des comptes de règlement et des contrats.

Dans un scénario de fragmentation, trois options apparaissent : PI-SPI pourrait rester le système de la zone résiduelle de la BCEAO ; il pourrait être ouvert par convention aux pays de l’AES ; ou l’AES pourrait développer sa propre plateforme, reliée à PI-SPI par une passerelle de change et de règlement.

Le pire scénario serait celui de trois espaces monétaires étanches. Un transfert entre Ouagadougou et Abidjan deviendrait alors une opération de change internationale, avec davantage de délais, de frais et de risques.

Le meilleur scénario serait celui de monnaies différentes mais de systèmes interopérables, permettant un paiement instantané avec conversion transparente. Les infrastructures existent déjà : au 31 juillet 2026, la liste des participants autorisés à PI-SPI couvrait encore les huit pays de l’UMOA, y compris ceux de l’AES.

Plus PI-SPI s’enracine dans les usages, plus son démantèlement devient coûteux. Paradoxalement, cette plateforme peut donc à la fois renforcer la cohésion actuelle de l’UMOA et préparer l’interopérabilité d’une future Afrique de l’Ouest multimonétaire.

Toutes les réformes de l’UEMOA ne connaîtront pas le même destin

Une disparition du CFA n’entraînerait pas automatiquement la disparition de toutes les normes et institutions construites autour de lui.

Les réformes prudentielles, les règles de lutte contre le blanchiment, les normes de gouvernance bancaire, l’encadrement des établissements de paiement ou la protection de la clientèle constituent un acquis technique. Un État sortant pourrait les reprendre dans son droit national ou dans un futur droit financier de l’AES.

En revanche, les fonctions souveraines de la BCEAO ne sont pas aussi facilement transférables. La gestion des réserves, l’émission monétaire, le refinancement des banques, la fixation des taux directeurs et le rôle de prêteur en dernier ressort devront relever d’une institution clairement désignée.

Les infrastructures comme SICA-UEMOA, STAR-UEMOA, PI-SPI, UMOA-Titres, la BRVM ou le dépositaire central peuvent techniquement devenir multimonétaires. Mais leur maintien exigerait des accords sur la gouvernance, la liquidité de règlement, les garanties et la reconnaissance juridique des opérations.

La BOAD pourrait également continuer à financer plusieurs groupes de pays, y compris dans des monnaies différentes. Elle devrait toutefois réviser la composition de son capital, ses politiques de change ainsi que les conditions de remboursement de certains prêts.

La technologie peut survivre à une frontière monétaire. La souveraineté monétaire, elle, exige de nouvelles règles.

Le véritable champ de bataille sera la dette

Le sujet le plus sensible ne sera probablement ni le nom de la monnaie ni le graphisme des billets. Ce sera la dette.

Les États de l’UMOA lèvent des ressources sur un marché régional en francs CFA. Les banques de plusieurs pays détiennent les mêmes obligations souveraines. Elles possèdent également des créances interbancaires, des dépôts et des engagements auprès de la BCEAO.

Si un État adopte une nouvelle monnaie, il faudra déterminer quels contrats seront convertis, à quel taux et sous quelle loi. Une obligation émise en CFA deviendra-t-elle une dette en ECO, en monnaie AES ou restera-t-elle libellée en XOF ? Un déposant pourra-t-il conserver son épargne en CFA ? Comment seront traitées les créances détenues par une banque ivoirienne sur l’État malien ?

Une mauvaise conversion pourrait fragiliser simultanément les finances publiques et les bilans bancaires. Une incertitude trop longue pourrait provoquer des retraits de dépôts, une dollarisation informelle ou une fuite vers l’euro et l’or.

LES 6 GARANTIES INDISPENSABLES AVANT TOUTE RUPTURE MONÉTAIRE
1. Un calendrier crédible et concerté
2. Une loi claire de conversion des contrats
3. Un accord sur les réserves et le bilan de la BCEAO
4. La continuité du refinancement bancaire
5. Une garantie solide des dépôts
6. Un traité d’interopérabilité des systèmes de paiement

2027 décidera de bien plus que du nom d’une monnaie

Oui, trois monnaies peuvent théoriquement coexister dans l’actuel espace UMOA en 2027. Mais cette coexistence n’est ni juridiquement acquise ni techniquement prête.

Le véritable enjeu ne sera pas de savoir qui aura imprimé les premiers billets. Il sera de savoir qui garantira les dépôts, refinancera les banques, assurera la convertibilité, absorbera les chocs et permettra aux entreprises de continuer à commercer sans supporter le coût de la fragmentation politique.

Une monnaie AES crédible ne pourra pas reposer uniquement sur la souveraineté proclamée. L’ECO ne pourra pas vivre uniquement d’une date fixée par les chefs d’État. Et un franc CFA résiduel ne pourra pas simplement continuer comme si l’architecture régionale n’avait pas changé.

Trois monnaies interopérables pourraient constituer une transition maîtrisable. Trois systèmes financiers qui se tournent le dos seraient un recul historique.

2027 ne décidera donc pas seulement du nom de la monnaie des Ouest-Africains. Cette année dira s’ils continueront à payer, épargner, emprunter et commercer dans un espace financier intégré ou dans plusieurs blocs devenus étrangers les uns aux autres.

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