En confirmant le lancement de sa monnaie unique pour 2027, la CEDEAO n’a pas seulement fixé une date. Elle a enclenché un compte à rebours dont la première victime politique n’est pas dans la salle. Le sommet de Lungi rend intenable, pour l’Alliance des États du Sahel, la position d’attente. Et il rapproche mécaniquement l’échéance sahélienne.

Lungi : le cap maintenu, les réponses différées

Le 19 juillet 2026, à Lungi, non loin de Freetown, la 69e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO a réaffirmé son engagement ferme en faveur du lancement de l’ECO en 2027, sous la présidence du chef de l’État sierra-léonais Julius Maada Bio.

Deux avancées concrètes ont été actées : l’enregistrement du nom « ECO » auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle, avec mandat donné à la Commission pour sécuriser ce dépôt de marque au plan international, et l’intensification des consultations entre la Commission de la CEDEAO, l’Agence monétaire de l’Afrique de l’Ouest et les gouverneurs des banques centrales. Une Task Force présidentielle, que la Guinée vient de rejoindre, doit se réunir avant le sommet ordinaire de décembre 2026.

La décision la plus lourde de conséquences n’est pourtant pas la date. C’est la méthode : seuls les États respectant les critères de convergence macroéconomique et prêts à y participer intégreront la monnaie unique dès son lancement, les autres bénéficiant d’un accompagnement pour rejoindre l’union ultérieurement.

Cette formule évite à la CEDEAO d’annoncer un sixième report. Elle laisse ouverte la question la plus élémentaire qui soit : qui sera dans la première vague ? Le communiqué de Lungi ne nomme personne. La composition du premier noyau, son équilibre économique et son poids relatif restent à définir.

Il faut rappeler l’histoire. L’ambition d’une monnaie unique ouest-africaine remonte aux années 1980. Une première échéance avait été envisagée pour 2003, puis reportée en 2005, 2009, 2015 et 2020. Cinq rendez-vous manqués. L’ECO reste aujourd’hui un nom déposé, une gouvernance à écrire et un calendrier. Pas encore une monnaie.

Le scénario que personne ne tiendra : l’AES seule avec le franc CFA

C’est ici qu’il faut être clair, car une confusion domine les commentaires depuis une semaine.

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont quitté la CEDEAO, leur retrait étant devenu effectif le 29 janvier 2025. Ils demeurent en revanche membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine et utilisent le franc CFA émis par la BCEAO. Beaucoup en déduisent que les trois États resteront simplement en dehors de l’ECO, dans une zone franc inchangée.

Ce scénario n’est pas tenable. Pour trois raisons.

La première est politique. Trois États qui ont fondé leur trajectoire sur la reconquête de la souveraineté ne peuvent pas être les derniers utilisateurs d’une monnaie héritée de la période coloniale, pendant que les pays restés dans la CEDEAO organisent, eux, leur sortie du franc CFA vers une monnaie qu’ils auront conçue. La séquence inverserait complètement le récit. Le camp souverainiste deviendrait le camp du statu quo monétaire. Aucun dirigeant sahélien ne peut se permettre cette image devant ses populations.

La deuxième est institutionnelle. Une union monétaire ne fonctionne pas à moitié. Si les cinq membres UEMOA restés dans la CEDEAO, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Bénin, le Togo et la Guinée-Bissau, migrent un jour vers l’ECO, la question de l’émission, de la répartition des réserves de change et du sort des avoirs communs se pose frontalement. Trois États ne peuvent pas hériter par défaut d’une banque centrale que huit ont construite. Le communiqué final de Lungi ne dit pas un mot de cette configuration. Ce silence est une position.

La troisième est financière. Les investisseurs et les partenaires n’aiment pas les régimes monétaires dont l’horizon est fixé par d’autres. Un franc CFA dont la date de fin serait implicitement annoncée par une organisation dont l’AES ne fait plus partie créerait exactement le type d’incertitude qui renchérit le coût du financement souverain sur le marché régional des titres publics.

En clair : le sommet de Lungi transforme l’attentisme en coût. L’AES n’a plus le choix entre agir et attendre. Elle a le choix entre agir et subir un calendrier écrit ailleurs.

Le calendrier confédéral est déjà écrit, et il tombe avant 2027

C’est la donnée que les analyses régionales ont largement négligée cette semaine, et elle est décisive.

La Confédération dispose d’un rythme institutionnel propre. La première session ordinaire du Collège des chefs d’État s’est tenue à Niamey le 6 juillet 2024, avec la signature du traité constitutif transformant l’Alliance en Confédération. La deuxième session s’est tenue à Bamako les 22 et 23 décembre 2025.

C’est à Bamako que trois choses se sont produites le même jour. Le siège de la Banque confédérale d’investissement et de développement a été inauguré. La présidence tournante a changé de mains : le général d’armée Assimi Goïta a transmis les rênes de la Confédération au président du Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, pour un mandat d’un an. Et la troisième session ordinaire du Collège a été programmée à Ouagadougou, en 2026, la date précise n’ayant pas encore été rendue publique.

Retenons la séquence : le Burkina Faso préside la Confédération pendant toute l’année 2026 et accueillera le sommet qui clôturera ce mandat. Un sommet confédéral à Ouagadougou, dans les mois qui viennent, arrive donc avant le lancement annoncé de l’ECO. C’est la fenêtre naturelle pour une décision monétaire.

Ajoutons la symétrie du calendrier. La CEDEAO tient son sommet ordinaire en décembre 2026, précédé d’une Task Force présidentielle qui devra livrer la composition du premier noyau de l’ECO. Les deux blocs ont donc rendez-vous avec leur propre échéance monétaire dans la même fenêtre. Le premier qui parle impose l’agenda de l’autre.

L’hypothèse d’anticipation : décider en 2026, déployer par phases

L’objection classique est connue : une monnaie ne se lance pas en quelques mois. Elle est juste sur le plan fiduciaire. Elle est fausse sur le plan décisionnel.

Il faut distinguer trois moments qui sont trop souvent confondus dans le débat public.

La décision politique. Une résolution commune actant le principe d’une monnaie souveraine de la Confédération. Elle peut être prise en une session.

Le déploiement scriptural. L’introduction de la monnaie pour les paiements non fiduciaires, les opérations interbancaires et les règlements publics, avant toute distribution de billets. C’est la phase que documentent les travaux techniques déjà rendus publics dans l’espace confédéral.

La circulation fiduciaire. L’impression, la distribution, la période de double circulation avec le franc CFA, puis le retrait définitif. C’est la phase longue, celle qui prend plusieurs années dans toutes les expériences monétaires comparables.

Les briques de la première et de la deuxième phase sont en place. La BCID-AES a vu ses statuts validés et signés le 12 décembre 2025, avec un siège à Bamako. Le ministre malien de l’Économie et des Finances a évoqué un capital initial de 500 milliards de FCFA, alimenté par des contributions nationales et par un prélèvement confédéral. Le Burkinabè Balibié Serge Auguste Bayala en a pris la présidence en février 2026. La Confédération dispose donc d’un bras financier, d’une ressource propre et d’une gouvernance identifiée.

L’hypothèse la plus rationnelle n’est donc pas un lancement précipité. C’est une annonce anticipée assortie d’un déploiement graduel. Décider en 2026, pour ne pas décider sous la contrainte du calendrier de la CEDEAO en 2027. En matière monétaire, l’initiative est un actif. La réaction est un passif.

Une précision de méthode s’impose ici, et elle honore la rigueur des autorités concernées. À plusieurs reprises, de faux communiqués annonçant une sortie immédiate du franc CFA ont circulé sur les réseaux sociaux. La présidence du Burkina Faso les a démentis en octobre 2025, le ministère malien de l’Économie et des Finances en janvier 2026. Ces démentis répétés ne signalent pas un renoncement. Ils signalent que le dossier est traité comme un chantier technique et non comme un coup d’éclat, ce qui est précisément la condition de sa réussite.

Les questions ouvertes, des deux côtés

Le débat retient les bénéfices attendus de l’ECO : commercer avec le Nigeria ou le Ghana sans conversion, réduire le coût des transferts, fluidifier des échanges intracommunautaires structurellement faibles. Ces gains sont réels. Ils supposent que trois questions soient tranchées, et elles ne le sont pas.

Qui contrôlera l’ECO ? Une banque centrale unique suppose une clé de répartition du capital et des règles de nomination. Un pays dont l’économie domine la zone acceptera difficilement un poids institutionnel inférieur à son poids réel. Les autres accepteront difficilement l’inverse. Ce point n’est pas technique, il est politique, et c’est le vrai verrou.

Comment sa valeur sera-t-elle fixée ? Change flottant, ancrage sur un panier de devises, parité fixe : chaque option engage des décennies de politique économique. Une économie exportatrice d’hydrocarbures et une économie exportatrice d’or et de cacao n’ont pas besoin du même régime de change face à un choc de prix.

Est-ce un franc CFA sous un autre nom ? La réforme annoncée fin 2019 pour la zone UEMOA prévoyait la fin du dépôt d’une partie des réserves de change auprès du Trésor français et le retrait des représentants français des instances de gouvernance de la BCEAO, tout en maintenant la parité fixe avec l’euro et la garantie de convertibilité. Tant que le régime de change de l’ECO n’est pas publié, l’ambiguïté nourrira le soupçon.

Les mêmes exigences s’appliqueront à une monnaie confédérale, et il serait malhonnête de ne pas les énoncer. Trois conditions feront sa crédibilité : un niveau de réserves de change et un adossement clairement documentés, une gouvernance de l’émission indépendante des trésors nationaux, et un système de paiement interbancaire capable d’absorber les flux commerciaux et les transferts de la diaspora dès le premier jour. Ces conditions sont exigeantes. Elles ne sont pas hors de portée pour un espace qui dispose de ressources aurifères substantielles et qui a déjà repris la main sur ses contrats miniers.

Ce que BFM retient

Le paradoxe est complet. La CEDEAO annonce une monnaie qu’elle n’a pas encore conçue. L’AES prépare une monnaie qu’elle n’annonce pas encore. Le premier bloc communique pour exister, le second construit pour durer. Mais le sommet de Lungi vient de retirer au second le luxe du silence prolongé.

Trois rendez-vous à surveiller de près.

La troisième session ordinaire du Collège des chefs d’État de l’AES, à Ouagadougou, sous présidence burkinabè. C’est la fenêtre la plus probable pour une clarification monétaire confédérale.

La Task Force présidentielle de la CEDEAO, avant décembre 2026, qui devra livrer la composition du premier noyau de l’ECO.

Le sommet ordinaire de la CEDEAO de décembre 2026, qui dira si 2027 tient encore.

Pour le secteur bancaire, financier et assurantiel de l’espace UEMOA, l’enjeu cesse d’être théorique. Il touche à la valorisation des portefeuilles de titres souverains, aux positions de change, à l’adaptation des systèmes d’information, à la tarification des transferts régionaux et aux provisions techniques des compagnies d’assurance. Les établissements qui construisent aujourd’hui leurs scénarios de bascule prendront une avance décisive sur ceux qui attendront le communiqué final.

En Afrique de l’Ouest, la prochaine décision monétaire majeure ne viendra pas nécessairement de là où on l’attend.

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