Carte illustrant la région de la BRVM avec le Burkina Faso en surbrillance.

Trois sociétés sur quarante-sept. Le chiffre interpelle. Alors que l’économie burkinabè affiche une résilience remarquable et que la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières enchaîne les records, les champions nationaux restent massivement absents de la cote. Décryptage d’un paradoxe qui est aussi une opportunité.

Un paradoxe burkinabè

Au 1 er juillet 2026, la BRVM compte quarante-sept sociétés cotées sur son compartiment actions, pour une capitalisation boursière de plus de 1 7 459 milliards de FCFA. Sur cette cote, le Burkina Faso n’aligne que trois valeurs : Bank of Africa Burkina Faso, Coris Bank International et Moov Africa Burkina Faso, l’ex ONATEL. Soit à peine 6 % des sociétés cotées, quand la Côte d’Ivoire en concentre plus des trois quarts.

Ce déséquilibre étonne d’autant plus que le tissu économique burkinabè ne manque pas de champions. Des groupes bancaires en pleine expansion régionale, des sociétés minières et de services miniers, des acteurs majeurs de l’agro-industrie, des BTP, de la distribution ou des assurances : les candidats potentiels existent.

Pourtant, depuis l’introduction de Coris Bank International en 2016, aucune nouvelle entreprise burkinabè n’a franchi le pas. Pourquoi ?

Premier frein : le capitalisme familial et la peur de la dilution

La première explication tient à la structure même du capital des entreprises burkinabè. La grande majorité des groupes nationaux sont des entreprises familiales ou contrôlées par un fondateur emblématique. Ouvrir son capital au public, c’est accepter de partager le pouvoir, de rendre des comptes à des actionnaires minoritaires et de voir sa gouvernance scrutée par le marché.

Pour beaucoup de dirigeants, cette perspective est vécue comme une perte de contrôle plutôt que comme un levier de croissance. C’est une erreur de perception. Une introduction en bourse bien structurée permet de lever des capitaux tout en conservant la majorité du capital. L’exemple de Coris

Bank International, dont le fondateur Idrissa Nassa a su ouvrir le capital sans perdre la maîtrise stratégique du groupe, en apporte la démonstration éclatante.

Deuxième frein : l’exigence de transparence

Être coté impose des obligations d’information périodiques et permanentes : publication trimestrielle, semestrielle et annuelle des comptes, communication de toute information susceptible d’influencer le cours, certification des états financiers. Pour des entreprises habituées à une culture de discrétion, parfois renforcée par des considérations fiscales, ce niveau de transparence représente un saut culturel considérable.

Or cette exigence, loin d’être une contrainte punitive, est un formidable accélérateur de maturité. Les entreprises cotées bénéficient d’une crédibilité renforcée auprès des banques, des partenaires internationaux et des agences de notation. La transparence se paie au départ, mais elle rapporte durablement.

Troisième frein : la domination du financement bancaire

Le réflexe de financement des entreprises burkinabè reste massivement bancaire. Crédit d’investissement, découvert, crédit-bail : la banque demeure l’interlocuteur naturel du chef d’entreprise. Le marché financier régional, perçu comme lointain, complexe et réservé aux grands groupes, n’entre tout simplement pas dans l’équation.

Cette préférence a un coût. Le financement bancaire, par nature de court et moyen terme, se prête mal aux investissements structurants de long terme : usines, infrastructures logistiques, expansion régionale. Le marché des capitaux offre précisément ce que la banque ne peut pas toujours fournir : des ressources longues, en fonds propres ou en dette obligataire, sans pression de remboursement immédiat.

Quatrième frein : un écosystème d’accompagnement encore jeune

Une introduction en bourse est un projet d’entreprise à part entière : il faut une Société de Gestion et d’Intermédiation pour structurer l’opération, des commissaires aux comptes rompus aux exigences du marché, des conseils juridiques et financiers spécialisés. Cet écosystème existe dans l’UEMOA, mais il reste concentré à Abidjan et à Dakar. Au Burkina Faso, la culture boursière demeure embryonnaire, tant chez les émetteurs potentiels que

chez les épargnants, alors même que l’épargne nationale ne demande qu’à s’investir dans des valeurs de proximité.

Cinquième frein : la taille et la formalisation

Enfin, il faut le reconnaître avec lucidité : une partie du tissu économique national n’a pas encore atteint la taille critique ou le niveau de formalisation requis pour une cotation sur le compartiment principal.

Beaucoup d’entreprises performantes opèrent avec des structures juridiques et comptables qui devraient être profondément remaniées avant toute ouverture au marché.

C’est précisément pour ces entreprises que la BRVM a créé son troisième compartiment, dédié aux PME et aux entreprises à fort potentiel, avec des conditions d’admission allégées. Cet outil reste largement sous-exploité par les entreprises burkinabè. Il constitue pourtant une porte d’entrée idéale vers le marché.

Graphique financier montrant la croissance et la fluctuation des marchés.

Le moment est favorable

Le contexte n’a jamais été aussi porteur. La BRVM a clôturé l’année 2025 sur une progression remarquable de plus de 25 %, confirmant l’appétit des investisseurs régionaux et internationaux pour les valeurs de

l’Union. Les trois valeurs burkinabè de la cote en ont pleinement profité, Coris Bank International figurant régulièrement parmi les plus fortes hausses du marché.

Dans le même temps, le Burkina Faso démontre une capacité de résilience et de transformation économique saluée par les observateurs : montée en puissance du secteur aurifère sous impulsion nationale, dynamisme du secteur bancaire, volonté affirmée de souveraineté économique. Cette dynamique appelle des financements de long terme que le marché régional est prêt à fournir.

Transformer le paradoxe en opportunité

La sous-représentation burkinabè à la BRVM n’est pas une fatalité, c’est un retard rattrapable. Trois chantiers s’imposent. D’abord, un travail de pédagogie auprès des dirigeants d’entreprises sur les mécanismes réels de la cotation, loin des idées reçues sur la perte de contrôle. Ensuite, un accompagnement structuré des candidats potentiels vers le troisième compartiment, avec l’appui des SGI, de l’AMF-UMOA et des pouvoirs publics. Enfin, une mobilisation de l’épargne nationale, qui trouverait dans des valeurs burkinabè cotées un placement patriotique et rentable.

Le succès de l’introduction de Coris Bank International en 201 6 l’a prouvé : quand une entreprise burkinabè se présente au marché avec un projet solide, les investisseurs répondent présents. Dix ans plus tard, il est temps qu’une nouvelle génération de champions nationaux écrive la suite de cette histoire. La bourse n’attend qu’eux.

LA REDACTION

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