Jeune fille souriante tenant le drapeau du Burkina Faso.

L’obligation d’assurer suffira-t-elle à réveiller un marché qui pèse à peine plus de 1 % du PIB ? Les trajectoires marocaine et sud-africaine livrent une réponse plus nuancée qu’il n’y paraît.

Le paradoxe burkinabè est saisissant.

Quatrième marché de la zone CIMA, en croissance à deux chiffres certaines années, doté de dix-sept sociétés agréées, le secteur de l’assurance au Burkina Faso demeure pourtant un nain macroéconomique : environ 1 ,1 4 % du PIB en 2021 , contre une moyenne africaine de 2,7 % en 2024 et plus de 1 1 % en Afrique du Sud. Face à ce plafond de verre, une idée revient avec insistance dans les cercles professionnels : élargir le champ des assurances obligatoires. Piste sérieuse, mais insuffisante si elle n’est pas adossée à trois autres leviers que les marchés champions du continent ont su actionner.

Un marché qui croît, une pénétration qui stagne

Les chiffres bruts plaident pour le secteur. Le chiffre d’affaires du marché burkinabè a atteint 1 24,9 milliards de FCFA en 2021 , en progression de 1 4,27 % sur un an, la branche non-vie représentant 55,1 5 % de la production. Les compagnies ont versé plus de 72 milliards de FCFA d’indemnisations aux assurés en 2023 et injecté, selon l’APSAB, 572 milliards de FCFA dans l’économie nationale en 2024, notamment via les souscriptions aux titres publics. L’assureur est donc déjà un investisseur institutionnel de premier plan, aux côtés des banques. Mais rapportée à la richesse nationale, la couverture reste marginale. Lors de la réunion du Comité des experts de la CIMA tenue à Ouagadougou en juin 2026, son président Issaka Abdoulhamid rappelait que le taux de pénétration demeure en deçà de 1 % dans la quasi-totalité des quatorze États membres. Le Burkina fait légèrement mieux que le Niger (0,4 %) ou le Tchad (0,2 %), mais reste loin du peloton de tête continental. En clair, l’économie burkinabè fonctionne très largement à découvert : ménages, commerçants, PME et exploitations agricoles absorbent seuls des chocs qu’un marché mature aurait mutualisés.

« L’économie burkinabè fonctionne très largement à découvert : les chocs que l’assurance devrait mutualiser sont absorbés par les ménages et les entreprises. »

L’obligation existe déjà. Elle est mal appliquée.

Avant de créer de nouvelles obligations, il faut regarder en face le sort de celles qui existent. L’assurance responsabilité civile automobile est obligatoire depuis des décennies dans le Code CIMA. Or le marché burkinabè souffre d’un taux de non-assurance automobile historiquement estimé à environ 40 %, et d’une quasi-absence de contrôle sur les engins à deux roues, pourtant le mode de transport dominant à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. L’APSAB elle-même a sollicité l’accompagnement de l’État pour faire respecter cette obligation.

La leçon est brutale : une obligation sans contrôle effectif, sans sanction crédible et sans interconnexion des fichiers (immatriculation, assurance, contrôle technique) ne produit qu’un marché théorique. Décréter demain une assurance habitation, chantier ou marchandises obligatoire sans résoudre d’abord la question de l’application reviendrait à empiler des textes sur du sable.

Ce que les champions africains ont réellement fait

La comparaison continentale est instructive. Selon le rapport 2024 de l’Organisation des assurances africaines, l’Afrique du Sud affiche un taux de pénétration de 1 1 ,54 %, suivie de la Namibie (7,41 %), de Maurice (4,97 %) et du Maroc (4,1 0 %). Qu’est-ce qui a propulsé ces marchés ?

L’Afrique du Sud doit très peu de sa performance à l’obligation. Son moteur est l’assurance vie et l’épargne longue : produits de prévoyance, retraite et capitalisation adossés à un marché financier profond, distribués par un réseau dense et portés par une culture assurantielle ancrée depuis des décennies. L’assurance y est d’abord un produit d’épargne patrimoniale avant d’être une contrainte réglementaire.

Le Maroc, référence la plus pertinente pour l’espace CIMA, a combiné trois ingrédients : la bancassurance, qui a fait des guichets bancaires le premier canal de distribution de l’assurance vie ; l’intégration progressive d’assurances obligatoires dans la santé et l’habitat, avec la généralisation de la couverture maladie ; et une montée en gamme réglementaire et digitale continue. Résultat : la densité d’assurance par habitant y a presque doublé en dix ans.

La Namibie et Maurice confirment le schéma : petits marchés, mais systèmes de retraite par capitalisation développés et forte bancarisation, qui font de l’assurance vie le socle de la pénétration.

« Aucun champion africain n’a bâti sa pénétration sur la seule contrainte : partout, c’est l’épargne assurantielle qui a fait la différence. »

L’obligation, oui, mais comme second étage de la fusée

Faut-il pour autant renoncer à étendre les assurances obligatoires au Burkina ? Non. Une obligation bien conçue crée le volume qui abaisse les coûts unitaires, finance les réseaux de distribution et familiarise les populations avec le mécanisme assurantiel. L’assurance des marchés publics, des bâtiments recevant du public, du transport de marchandises ou des risques de chantier constituerait un socle légitime, à condition d’un préalable : un dispositif de contrôle numérique interopérable, sur le modèle des vignettes électroniques d’assurance automobile déployées ailleurs sur le continent.

Mais le vrai gisement est ailleurs, et le marché burkinabè a déjà commencé à le défricher. L’assurance agricole indicielle, relancée avec le ministère de l’Agriculture, a enregistré plus de 1 4 400 souscriptions sur 34 900 hectares lors de la campagne 2024-2025, couvrant désormais dix spéculations. Le taux d’équipement en téléphonie mobile, proche de 80 % de la population, offre un canal de distribution de masse pour la micro-assurance et l’assurance inclusive, piste défendue par le président de l’APSAB Salifou Traoré. Enfin, la bancassurance et les produits vie et capitalisation restent embryonnaires alors qu’ils constituent partout ailleurs le premier moteur de la pénétration.

Élargir les assurances obligatoires est une condition nécessaire mais non suffisante. Les marchés qui ont décollé l’ont fait en jouant simultanément quatre cartes : l’application rigoureuse des obligations existantes, la bancassurance et l’épargne vie, la distribution digitale de masse et la confiance, c’est-à-dire des sinistres payés vite et visiblement. Le Burkina Faso dispose des institutions, des opérateurs et désormais d’un régulateur communautaire mobilisé sur la digitalisation. Reste à transformer un marché de contraintes en un marché de conviction.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *