Les banques africaines affichent des rendements parmi les plus élevés au monde, tandis que des millions de petites et moyennes entreprises continuent de manquer de financements. Ce paradoxe révèle les limites d’un modèle bancaire encore très prudent, davantage tourné vers les opérations sécurisées que vers l’accompagnement à long terme de l’économie productive.

Les banques africaines ne figurent peut-être pas encore parmi les cent plus grandes institutions financières mondiales, mais elles comptent déjà parmi les plus rentables. Selon les données publiées par McKinsey, leur rendement moyen des fonds propres a atteint 19 % en 2024, contre environ 10 % à l’échelle mondiale. Leurs revenus ont, parallèlement, franchi la barre symbolique des 100 milliards de dollars en 2025, s’établissant à 107 milliards de dollars, contre 81 milliards cinq ans auparavant.

Ces performances témoignent de la vitalité du secteur. Elles traduisent aussi la montée en puissance de groupes africains capables de s’étendre au-delà de leurs marchés d’origine. Standard Bank, FirstRand, Access Bank, Ecobank, UBA, Coris Bank International, Vista Group ou encore Atlantic Financial Group participent désormais à la construction d’un paysage bancaire plus continental.

Le retrait progressif de plusieurs groupes européens accélère cette recomposition. En Afrique de l’Ouest et centrale, des banques locales ou panafricaines reprennent des filiales autrefois contrôlées depuis Paris ou Londres. Vista Group a notamment acquis la filiale burkinabè de Société Générale, tandis qu’Atlantic Financial Group a repris ses activités en Guinée. Dans l’espace anglophone, Access Bank a engagé l’acquisition de plusieurs filiales africaines de Standard Chartered.

Le centre de gravité du secteur bancaire africain est donc en train de se déplacer. Pourtant, pour les PME, le changement de propriétaire des banques n’a pas encore provoqué une véritable révolution du crédit.

Une rentabilité qui ne profite pas suffisamment aux PME

Les petites et moyennes entreprises représentent près de 90 % du tissu entrepreneurial africain. Elles créent des emplois, alimentent les économies locales et occupent une place centrale dans le commerce, les services, l’agriculture et la transformation. Malgré ce poids, elles demeurent les premières victimes du rationnement du crédit.

Cette situation s’explique d’abord par la perception du risque. Beaucoup de PME disposent d’une comptabilité insuffisamment structurée, de revenus irréguliers ou d’une gouvernance encore informelle. Certaines ne peuvent présenter ni états financiers certifiés, ni historique bancaire complet, ni plan d’affaires suffisamment détaillé. Pour la banque, il devient alors difficile d’évaluer la capacité réelle de remboursement.

La question des garanties constitue un deuxième obstacle. Les banques réclament généralement des titres fonciers, des dépôts bloqués ou des actifs dont la valeur couvre une part importante du prêt. Or, de nombreux entrepreneurs ne disposent pas de tels biens. Même lorsqu’un patrimoine existe, les difficultés liées à sa formalisation ou à son évaluation peuvent empêcher son utilisation comme garantie.

À cela s’ajoutent la lenteur de certaines procédures judiciaires et les incertitudes entourant le recouvrement des créances. Une banque qui sait qu’elle pourrait mettre plusieurs années à récupérer un prêt défaillant adoptera naturellement une politique plus restrictive.

Le coût du traitement des petits crédits joue également un rôle. Étudier un dossier de 10 millions de FCFA peut mobiliser presque autant de ressources administratives qu’un financement de plusieurs centaines de millions. Pour améliorer leur rentabilité, les établissements ont donc tendance à privilégier les grandes entreprises, les salariés disposant de revenus réguliers, les opérations de commerce international ou les placements jugés plus sûrs.

Voilà pourquoi une forte rentabilité bancaire ne signifie pas automatiquement une forte contribution au financement de l’économie. Elle peut même refléter un modèle concentré sur les commissions, les crédits de courte durée et les opérations offrant un rapport risque-rendement particulièrement favorable.

Transformer la puissance financière en impact économique

Des initiatives importantes commencent néanmoins à émerger. UBA s’est engagée, aux côtés du Secrétariat de la Zone de libre-échange continentale africaine, à mobiliser jusqu’à 6 milliards de dollars en faveur des PME. Ecobank a également annoncé une enveloppe de 3 milliards de dollars destinée au commerce intra-africain, avec une attention particulière accordée aux PME et aux entreprises dirigées par de jeunes entrepreneurs.

Ces engagements constituent des signaux positifs, mais leur impact dépendra de leur traduction concrète sur le terrain. Les entreprises ont besoin de procédures accessibles, de délais de traitement raisonnables, de taux supportables et de financements adaptés à leurs cycles d’activité. Une PME industrielle ne peut pas construire une usine avec un crédit remboursable en douze mois. Une entreprise agricole ne peut pas non plus supporter des échéances déconnectées du calendrier des récoltes.

Le véritable tournant passera donc par une nouvelle manière d’évaluer les entreprises. Les banques devront davantage financer les flux de trésorerie futurs plutôt que se limiter à la valeur des garanties disponibles. Les données numériques, les historiques de paiement, la facturation électronique et les mouvements sur les comptes mobiles peuvent améliorer l’analyse du risque.

Les pouvoirs publics ont également leur part de responsabilité. Ils doivent renforcer les fonds de garantie, accélérer la justice commerciale, améliorer les registres de sûretés et encourager la formalisation des entreprises. Les PME, de leur côté, doivent professionnaliser leur gestion, séparer les finances personnelles de celles de l’entreprise et produire une information financière crédible.

L’Afrique ne manque donc pas de banques rentables. Elle manque encore d’un système capable de convertir cette rentabilité en investissements productifs, en emplois et en entreprises durables. La prochaine victoire des banques africaines ne se mesurera plus seulement au montant de leurs bénéfices ou à leurs acquisitions. Elle se mesurera au nombre de PME qu’elles auront permis de grandir, d’innover et de conquérir de nouveaux marchés.

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